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- Tu n'es pas ce qu'on appelle quelqu'un d'utile. Tu peux être intéressant
mais tu n'as pas de rôle à proprement parler.
- Pourquoi dis-tu cela ? J'ai
le même droit que toi, celui d'exister.
- Je n'ai pas dit le contraire. Mais
à quoi sers-tu dans la société ? Tu n'es que futilité. Tu ne vis que pour
l'esthétique et le regard des autres.
- Et toi, te crois-tu vraiment
indispensable ?
- Evidemment, je suis utile aux autres. Sans moi, la vie
compterait un manque. Je suis réellement indispensable.
Les cigares se consumaient petit à petit. Les cendres denses prenaient place dans les cendriers. Les fauteuils avaient pris la forme de chaque occupant qui commençait à se sentir détendu de son copieux repas.
- Tu es utile aux autres autant que je le suis. Sans moi et mon esthétique,
comme tu le dis, le monde serait triste. Il n'y aurait pas de repos de l'âme,
pas d'imagination, pas de sentiments.
- Je pense que tu te prends trop au
sérieux. Ce qui fait ma force, c'est que l'on a besoin de moi chaque jour. Pour
ta part, les gens ne font pas attention à toi quotidiennement. C'est la preuve
que l'on peut se passer de toi et que tu es d'une utilité toute relative.
-
En tout cas, je peux me vanter de ne pas exploiter la faiblesse de l'homme pour
exister.
L'un des hommes se leva et se dirigea vers la table à trois pieds. Il empoigna le tire-bouchon d'une main et la bouteille de l'autre. Les crissements de la spirale de fer se firent entendre au fur et à mesure de son avancée dans le liège. La main s'immobilisa et la bouteille s'installa entre les cuisses de l'homme. Il tira d'un coup sec sur le cep et le bouchon céda dans un bruit voluptueux. Il versa dans chaque verre le doux nectar après l'avoir goûté et tendit à l'autre homme le calice de cristal. Le tire-bouchon gisait sur la table, serti de liège.
- Maintenant, tu sembles moins bavard. Ton utilité t'encombre. Alors que moi je n'ai perdu aucune de mes facultés. C'est peut-être là la différence entre l'utile et l'agréable.
La discussion s'arrêta faute de réponse. Le tire-bouchon, rendu muet par sa
fonction, ne pouvait plus rétorquer au tableau qui savourait sa victoire.
Quelque temps après, les deux hommes, qui ne s'aperçurent de rien, se
levèrent et sortirent du fumoir. Le tableau avait changé. Il représentait
toujours exactement la pièce où il trônait, à ceci près que le tire-bouchon
avait disparu de sa toile.