|
|
|
|
|
J’aime Maman. Je l’aime encore depuis qu'elle a récupéré son nom de jeune fille : Lise Newton. Elle ne m’en veut pas, elle crie seulement tout le contraire. Je suis mort. Maman est divorcée. Elle m'en veut.
La mater croit encore que la vie se résume à la loi de la pesanteur des corps. J’aurais pu rester de son avis, mais, depuis ma chute dans le coma, le poids du sens n’est plus pareil. Les mots ne possèdent plus la même force... Ils prennent un nouveau sens, un tout petit peu plus large. Quand on meurt à mon age, être et paraître s'entrechoquent.
Si Lise Newton s'était intéressée à la théorie de la relativité, et aux expériences de mort dominantes, alors, j'aurais peut-être mieux compris ce qui m'est arrivé cette nuit là. Vous avez remarqué que Maman possède un nom trop conséquent pour écrire une seconde légende. On ne prendrait pas Lise Newton au sérieux si elle se découvrait, du jour au lendemain, une nouvelle passion pour le travail d'un certain Albert. En ce qui me concerne, je préfère la poésie à la science.
Oui, elle hurle. Lise est facade et tourne autour d'elle-même, faute de ne plus m'encercler. Elle enrage parce que, dans son idée, je ne la container jamais plus... Mais je reviendrai, je prend seulement des vacances de l'autre côté du miroir.
Perdre son enfant déchire les entrailles d'une mère, d'autant la matrice d'une catholique. Maman se présente comme non-praticante sans jamais digérer la culture de ses ancêtres. Cette tradition silencieuse se cache suspendue dans ses épaules hautes. Je me demande vraiment si la gravité ne perd pas son sens, quand à l'approche de la mort, elle nous invite à devenir plus léger. Je suis une brume, une nuée grise retenue au sol par un taux élevé d'humidité. La voilà triste mais elle m'accuse et ne sait que sa tristesse rouge lui vient du simple fait qu'elle me juge. Je suis à ses pied, je vais lui flanquer un rhume. Elle vit ses états d’âme et j'y consens. Ce que je regrette le plus à cet instant, le plaisir d'être seul, la masturbation.
Selon ses règles, je suis en faute, j’étais irresponsable. Vous savez quoi ? Même si elle a raison, je découvre que d'un certain point de vue, elle peut avoir tort. Je me satisfais de la voir s’exprimer finalement, d’enfin donner du mouvement à l'idée de sa douleur. D’habitude, en situation difficile, elle joue la femme digne et disciple, prête à endosser toute la famille Primo mais ce n'est qu'un masque, car Maman se brise d'un souffle alors ne le dites à personne. Moi, Albin, son fils, trouve aisément le point faible, j'avoue qu'on s'en donne à cœur joie, sans même penser aux conséquences.
Albin Primo, fils de Lise Newton, un meurtrier! Meurtrier! Meurtrier!
Seulement, cette nuit, la coupe a débordé… Me voilà à l’hôpital et mal barré. Toute mère en serait désœuvrée... J'aime maman. Pourquoi le répète-t-elle sans cesse... Meurtrier, meurtrier, meurtrier! Mes vieux se sont réuni exceptionnellement, car ils sont séparés depuis plus d'un an maintenant. La dernière rencontre familiale a lieu ici grâce à un accident béni des dieux, sans doute les accidents ne dépendent pas toujours de la fatalité... Je suis inconscient depuis aujourd’hui et cela ne m'empêche pas de tout ignorer de la conscience…
Chacun
détient le droit de tirer sa révérence. Surtout quand on se rend compte que le
monde ne tourne pas seulement autour de la famille, mais qu'il en est lui même
une énorme, gigantesque. J'ai déjà bien réfléchi. Je me barre ! Mais je connais
pas ce qu'il y a après, au delà de la terre, une fois que j'aurai compris, je
reviendrai.
D’ailleurs si vous ne partez pas vous y serai obligé, un jour où l'autre... Sans le vouloir, j'ai pris de l'avance. Maman est venue me saluer au moment où je ne pouvais pas lui répondre. Pour une fois elle m'a posé une vrai question, après avoir crié : meurtrier, meurtrier, meurtrier! Elle s'est assise essoufflée auprès de mon corps inerte.
- Comment ça va Albin ?
Première fois de ma vie, qu'elle me pose la question. Des -je t'aime-, j'en ai eu mais des -comment ça va- je ne m'en rappelle pas. Bien sûre, comme tous les enfants, j’aurais voulu que mes parents s’aiment. Ce fut le cas, mais pas sans haine. Ils m'ont aimé, ce n'est pas la question... Mais vous ne trouvez pas pénible que quelqu’un qui a mal ne le dise jamais ? Et fasse comme si la souffrance était le sens de la vie ? Que la dignité ne soit rien d'autre qu'un mur de glace ? Mes vieux à moi, eux, ils souffrent en silence. Il parait que c'est plus courageux...
Me voilà content et heureux, ma mort l'aide à se vider les tripes. Finalement, si je n'avais jamais fais de connerie, celle qui m'a bercé, serait peut-être restée correct toute sa vie, indifférente. Tous les gens corrects sont finalement empreint d'une insupportable monotonie, une sorte de connaissance figée qui leur change l'esprit en pierre, se faisant tellement confiance, ils perdent inévitablement celle des autres dans un dialogue à sens unique. Le martyre, c'est la vie à sens unique. Garre à celui qui me fait face, je défends, le double-sens.
Les gens croient que les morts ne les entendent pas, mais laissez moi vous le dire, cela ne les dérange jamais de leur adresser la parole. Le quidam leur raconter tout et n'importe quoi d'ailleurs, sous prétexte qu'ils n'ont plus d'oreilles. On dirait que les gens sont faits pour se tromper. Certains secrets importent de vivre par soi-même. Parfois les ignorants préfèrent même discuter avec les disparus, pour mieux éviter les vivants, ils sont plus sincères alors. N’allez pas croire qu'ils disent la vérité, trop facile, ils ravivent tout simplement la franchise de leur mensonge, en espérant qu'on ne les contredisent pas, facile, puisqu'un spectre ne dit ni oui, ni non.
Pour
Papa, le plus scientifique des deux, (entendez par là matérialiste) j'errerais
tout simplement égaré dans un coin de mon cerveau, car Papa ne croit pas au
paradis, comme personne à Saint-Martin, on en a juste vaguemment entendu parlé
comme d'un vieil écho du continent.
Depuis ma chutte, j'ai tendance à remettre en cause l'éducation que j'ai reçue. Normal, puisque le scepticisme a sauvé indirectement les sorcières de la religion, il juste de m'y rattacher. Ni l'idée d'un au delà, ni celle d'une hallucination puissante ne m'exaltait ou m'inspirait avant que je vive vraiment cette expérience qui dépasse à coup sûr le cerveau. Il y a quelque chose même au delà de l'intermédiaire où je me trouve. Mon but se fixe d'y parvenir, et mieux, d'en revenir.
Après tout, j'ai encore des émotions, et qui ne vous dit pas que ce sont eux, les hallucinants, ceux qui vivent dans la réalité... Puisque finalement, j'ai beau leur tirer la langue ou baisser mon pantalon pour leur montrer mes fesses et astiquer ma bonne grosse nouille devant leurs yeux, aucune réaction de leur part prouve qu'ils puissent me voir.
Oui, le nuage épais et humide qui fait mon spectre peut prendre la forme qu'il veut. Un âne, un pénis, un ange... Toujours de la même capacité, mais modelable Ainsi il semblerait qu'une partie du monde leur est encore caché, voilà pourquoi je les écouterai par politesse sans plus jamais les croire.
Ils se disputaient souvent, et aujourd'hui encore, face à mon lit d'hôpital, ils ripostent l'un à l'autre pour des questions de bon sens ou des réponses toutes faites. De chamailles en chamailles, Maman, en aimant ses enfants, n’a pas découvert la joie avec Papa, où peut-être que leur joie provenait du fait qu'ils se disputaient. En tous les cas tout est fini maintenant. Pourtant, ma sœur et moi, nous avons vu naitre entre eux, un amour certain et étonnant, comme le destin improbable qui réunirait ensemble, une souris et un éléphant. Quelques fois seulement, ils s'embrassaient...
J'arrivais à la maturité et peu à peu je pouvais entendre un journal télévisé du début jusqu'à la fin. Tout cela pour plaire à Papa et comprendre un peu mieux la sphère sur laquelle habitent les humains. Ainsi, j'ai eu droit aux grandes discussions qui n'intéressent jamais que les chefs d'entreprises, et où les femmes s'éloignent à grand pas, par la trop timide sagesse qui leur est propre. Puisque au delà des cliché, qui mieux qu'un père peut parler du monde et des mœurs ? Même les mères prennent cette allure lorsqu'il s'agit de donner de l'ordre. Ou plutôt, de l'arrangement. Je n'ai que rarement osé renoncer à ce qui lui procurait tant de fierté, nous discutions longuement pendant que Maman rangeait et faisait la vaiselle tout à son honneur. Papa soliloquait avec cette étrange superstition moderne où seul le signal de la pensée cloisonnée dans un corps semble rendre les émotions acceptables.
Meurtrier, meurtrier, meurtrier! Je vous jure qu’un jour, on me demandera pardon pour tout ce qu’on m’a imposé à vivre. En attendant, j’accepte la haine de Maman qui se déverse sur moi depuis que Papa a quitté la pièce... Maman répète sa question, accrochée à mon lit d'hôpital.
- Comment ça va, Albin.
Vous savez, on garde trop de biblots inutilement cachés au fond de nos caves et de nos greniers ; des caisses , et au fond de ses caisses, des foules de jouets qui nous ont satisfaits l’espace d’un instant seulement. Un instant. J’en possédais trop et je les jetais par la fenêtre, j’en avais pas tant demander... Cela énervait Papa et Maman aimait en acheter de nouveaux pour augmenter sa râlerie, allez savoir si ils ne préférait pas se faire l'amour en se haïssant cela devait être plus sportif. Je sais, un enfant n'est pas censé s'occuper de la sexualité de ses parents, mais depuis ma chutte, je me suis persuadé qu'il se cachait derrière cet amour vache, un quelconque secret sexuel que j'aurais apprécié découvrir par mégarde pour simplement les connaître et les quitter en paix. Hélas, je connais déjà tout, seul les ignorants penssent que certaines choses sont cachées sur la terre. Avec la carte de crédit de Papa, Maman s'en donnait à cœur joie car elle n'a jamais eut de compte bancaire aussi bien arrosé que celui d'un chef d'entreprise.
Je suis sortis de la vie, avec une seule idée en tête : mettre de l’ordre. Jusqu'à interroger mes armoires et me demander quels jouets m’avait vraiment rendu heureux ?
Je veux me concentrer sur le bonheur pour bien comprendre ce qui m'arrive. Maman ne veut jamais mettre de l’ordre, elle range, ou plutôt elle s'arrange, elle aime seulement les conventions, la mater veut que je range ma chambre, ainsi elle espère que les conventions pourront la rendre pleine de joie. Elle veut qu’on parle mais elle ne m’écoute pas, et surtout, elle ne me pose jamais de questions. Elle discute seule, tout le temps, avec ses propres idées d'un bonheur parfait, pourtant, elle est triste.
- Albin, comment ça va Albin ?
Et à moi de lui répondre.
- Et bien, je suis mort Maman.
Je ne ferai pas ce qu’elle dit, plus jamais. A moins qu'elle ne sache tordre le cou d’un esprit ? Je suis intouchable depuis que suis tombé dans le coma. J'aime cette liberté. Je t'aime, tu sais... Dis moi, pourquoi tu cries ?
J’ai
assite à un premier scoop ce samedi matin, Papa vient de partir : ma mère, si
gentille soit-elle, fouille dans mes affaires…
Quand elle entre, elle crie déjà, mais pas comme une enfant, maman crie comme une adulte, en silence. Le vacarme n’est que dans sa tête. Un tel tapage, qu'il ne peut que se vouer à la malédiction du cancer. On ne peut pas s’y tromper, Maman bout de colère, et j'en suis déjà l'objet, l’air ambiant se charge d’électricité dès son entrée dans la pièce. Où est-ce moi ? En tous les cas je m'en imprègne. Maman, rappelles toi quand tu riais sur la plage.
Elle ne dort pas de la nuit, ainsi elle pourra dire à tout le monde qu'elle souffre, en se cachant derrière un bon diagnostique d'insomnie. Quand maman se lasse de ne pas être reconnue pour son martyre, elle regrette de ne pas mieux connaitre la religion de ses ancêtres. Seule la médecine peut encore la défendre. Tout ce qu’elle ressent se cache derrière un fatras d'habitudes existentielles, où ce qu'elle perçoit comme un poignard au cœur ne trouve d'exutoire que dans une rhétorique implacable. L’intérieur d’elle même est conçu pour ne pas en déborder, mais seulement transpirer de tout son être ce -je t'aime- qu'elle n'a jamais su dire au bon moment avec force et certitude, et qui, transpirant sans respirer fait s'éloigner d'elle ceux qu'elle chérit. Ce -je t'aime- resté coincé dans ses épaules attendant d'être embrassée plutôt que d'embrasser elle même la vie. Maman peut se reposer pendant la nuit mais elle n’y parvient pas. Je crois que sur le rôle de mère pèse le devoir du vase, celui de ne jamais se briser. Mais quand est-ce que les femmes seront-elle la source ?
Sa nervosité la conduit jusqu’à moi, au pied du lit. Elle ne me demande plus comment ça va. Son rythme cardiaque s'accélère. Après les légers soins pour ma blessure au crâne et mon plâtre à la jambe cassée, elle peut saisir le marqueur que Josine a laissé sur la table de nuit. Elle envisage de me dédicacer cette fracture, un petit sourire en coin, la larme à l'oeil, en guise de sympathie, mais au lieu de ça, elle préfère maudire cet instant. Je comprends maintenant qu'on a le droit d'être faible.
La voilà brève et concise, elle me dit qu'il n'y a rien à tirer d'un meurtrier. Et elle répète le poing tapant sur ma poitrine, ce mot décadent.
- Meurtrier, meurtrier, meurtrier!
Josine
arrive et lui demande de se calmer. Comme Lise Newton essaie de comprendre,
elle cherche un objet précis qui m'inculperait. Car pour Maman les objets
parlent mieux que les personnes. Savez-vous pourquoi ? Simplement, les
personnalités s'amuse à modeler leurs contours, ainsi, afin de comprendre une
personnalité, il fallait en faire un objet fixe dans le temps, immuable. Grave
erreur. Maman par sa compréhension du monde et sa rhétorique implacable, se
transformait en une pathétique incapable qui n'aurait jamais le prix Nobel. Je
t'aime maman.
Josiane, l'infirmière, retourne à son travail. D’un regard noir, sous ses lunettes sombres, la mater s'arrache à moi et ouvre furibonde ma large garde-robe. Elle profite de ma mort d’ailleurs. Lise fouille dans mes jean’s et entre mes chemises. Vérifie toutes mes poches. La douce, qui jusque là, ne déborde jamais, ne trouve rien dans la penderie, puisqu’il n’y a rien à découvrir...
Elle est furieuse et déterminée. Je ne sais comment elle a su. Mais Maman connait l'existence de -la clé-, elle était venue la chercher. Rageuse, Lise referme les deux portes battantes avec maîtrise, malgré son agassement. Elle bouillonne et c'est une déferlante. Maman lache la pression.
Je suis baptisé coquelet, puis salopard. Passant de traitre à bouffon en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Elle suffoque des mots qui ne lui ressemblent pas. Si on troque son nom pour d'insupportables insultes, maman ne comprend pas ce qu'il se passe. Des propos mals venus et criards viennent combler son manque d'acceptation et jaillissent de sa bouche. Sauf que maman est moins douée que moi pour la vulgarité. Je l'aurait traité de putte dans ce cas si. Maman ne suporte pas le vulgaire, d’habitude elle m'interdit de tels comportements. Sous ses lunettes de soleil, Maman cachait en réalité des larmes. Les lunettes noires figurent malheureusement parmis les parures de choix de la famille Primo. Maman cache quelque chose, maintenant je sais quoi.
Elle me frapperait encore si Josiane ne risquait pas d'entrer. Pas pour me faire mal, juste pour me réveiller, juste pour savoir où est -la clé-. Un oiseau dans une cage, je crois que j'ai juste ouvert la cage, Lise primo n'a jamais volé de sa vie... Le petit oiseau crie coupable, du fond de sa cage, et moi, je souffle sur lui pour qu'il s'envole, mais il grelote en m'accusant. Pauvre oiseau. Alors j’ai chanté mon innocence depuis ma flaque humide, j’ai d'abord vocalisé pour qu’elle apprécie une voix bien placée.
- Je ne suis pas un meurtrier. Ce n'est pas de ma faute.
Maman aurait du s'en rendre compte... Je ne veux pas retourner vivre avec ceux qui m’appelle meurtrier. Elle a fait mine de rien, genre, je ne suis pas capable d’entendre. Non, les vivants n'entendent pas les morts. Les vivants n'en font qu'à leur tête.
Je suis à coté d’elle, devant elle, je danse, je virevolte, je vole mais je suis toujours invisible pour elle. Je pourrais me droguer qu'elle ne le verrait pas. Mère a ignoré toute la gamme que mon esprit lui a récité généreusement. Elle n’a rien répondu, rien entendu, comme si il n'y avait pas de fantôme dans la pièce et que ce corps n'appartenait à personne. Elle n'a pas prié.
Lise trouve -la clé- dans mes chaussettes en boule, fourrées dans mes chaussures. Celle que Papa ne voulait pas qu’elle voie et cela m'embarrasse. Un frisson de représailles paternelles glisse le long de ma colonne comme avertissement. Elle est sensée ignorer son utilité, c'est le lien masculin qui plombe notre famille. Maman n'aurait pas du trouver cette clé. Papa va m'en vouloir.
- Albin, je tenais à te dire que tu n’es plus mon fils. Je vais quitter Saint-Martin. Ne me cherche pas.
Elle porte des lunettes noires depuis un an, quand Papa est partis habiter dans sa tour. Aujourd'hui, ils ont avoué leur séparation dans ma chambre, sans qu'ils le sachent, j'étais là. Et c'était pire. Maman ne repassera pas. Ni mes chemises, ni celles de Papa. Maman ne repassera plus. Jamais repasser des vêtements, plus jamais, ni des objets, ni des personnes. La vie est. Elle ne se repasse pas.
***
Je vis ici depuis trois jours maintenant. Je l'aurais bien suivie, celle dont tout le monde parle, mais la lumière ne s'est pas manifestée à moi. Elle est venue en chercher d'autres. Aucun tunnel, aucune allée verte ne s'est déployée sous mes yeux écarquillés...
Le personnel soignant ne soupçonne évidemment pas ma présence volatile, excepté certains... J'erre, depuis le drame, en glissant sur les surfaces de ma chambre, des murs au plafond et du sol à la fenêtre.
Ils n’ignorent pas mon corps, ils gagnent leur pain grâce à lui. La médecine fait vivre bien des gens. Biens appliqués, les hommes en blanc travaillent consciencieusement. J’entends parfois leur pensées. Depuis mon accident, j’ai rencontré des esprits errants dans les couloirs. Je ne suis donc pas le seul en séjour prolongé. Il en existe peut-être d’autres comme moi à l’hôpital où dans le monde que je perçois aujourd’hui différemment. Le monde de l’invisible se présente progressivement à ma toute neuve réalité, et étonnement, il ressemble trait pour trait au monde visible...
Jean est vieux. Qui plus est, il s’est présenté lui-même comme un prêtre. La belle foutaise... Cela pourra peut-être me rendre service, vu mon état… Il quitte son corps entre deux sursaut de vie pour venir me raconter des blagues. Je trouve cela étrange, cette idée de prêtrise car il n’y a pas d’église à Saint-Martin, pourtant, cela m'amuse. Mais il est comique. Il m’a dit qu’il venait de la vallée, juste un peu plus bas. Je n’avais plus qu’à le croire... Sa dernière anecdote ressemblait à une devinette. Je n’ai pas envie de poser des questions alors je le laisse parler.
- Dis moi Albin, sais-tu pourquoi les moineaux sautillent alors que les pigeons marchent ?
Je n'avais pas envie de me creuser la tête. Il me certifie qu’il revient me donner la réponse. Puis il retourne dans son corps parce que son frère vient lui rendre visite.
Lui, il reçoit de la visite. Moi, jamais plus, ma famille a décidé que si je me réveillait, ce serait seul. Je crois que pour cette raison il vient me rendre visite. Jean ressemble un peu au père Noël, à cause de sa barbe, malgré tout plus grise que blanche... Il lui manque les petites lunettes rondes et le costume de laine rouge.
J’avoue ne pas aimer quitter ma chambre et me sentir quelque peu casanier depuis la chutte. Je peux encore me glisser dans mon corps malgré ce qu’ils en pensent. Je l’ai prouvé avec Josiane. Je ne possède plus tous mes réflexes, comme si j’étais aujourd'hui libéré de mes réactions ainsi je me sens près à l'action.
Josiane me rassure, probablement la seule qui me plait de toute l’équipe médicale. Une femme bien en chair qui porte deux fois le nom de maman... Quand elle entre dans la chambre, toujours pleine de joie, cela me rend tellement bien ! Elle joue de bon cœur le rossignol du matin. Rien que de chanter elle me soigne. Pourtant, je ne suis pas malade, je suis seulement séparé de mon corps, une jambe cassée et quatre points au front.
Josiane est entrée dans ma chambre vers huit heure malgré que je sois toujours en pijama. Elle a d’abord ouvert les rideaux. L’infirmière me félicitait, ce que j’ai trouvé étrange pour une arrivée à l’hôpital.
- Bravo ! On vous a réservé la plus belle vue de l’étage. Vous êtes chanceux !
Tout est relatif, c'est bien vrai... Elle rayonnait. Comment pouvoir la contredire ? La lumière envahissait la pièce et tout le village de Saint-Martin se réveillait sous mes yeux. Depuis le chemin de l’usine jusqu’à l’église abandonnée, en passant par l’école, je surplombais la vue. Je m’avouais que j’avais de la chance, finalement.
Elle avait raison de me parler malgré mon inconscience... Car l’euphorie du décès s’était estompée. Et sa bonne humeur m'imprégnait positivement. Moi-même je devenais de plus en plus morose, à ne pas regarder la mort en face.
Josiane se dévoue toujours généreusement, elle se pose à mes côtés, entière, pour commencer ma toilette. Je la regarde quand elle se penche sur moi. Elle exécute avec soin et sans jamais s’appesantir, un sourire encore arqué aux lèvres. Josiane ne caresse pas un mort ni un comateux. Elle soigne un être vivant.
Lorsque je l’ai compris, j’ai voulu le lui faire remarquer. J’ai poussé mon esprit dans mon corps. J’ai rassemblé toute ma concentration pour lui faire un signe. Les machines n’ont rien détecté mais j’ai versé une larme.
- Te voilà propre maintenant !
Josiane essuya la larme du pouce sans y faire attention, elle pinça ma joue et ajouta :
- Un beau garçon comme toi mérite d’être présentable. Je te souhaite une bonne journée, Albin !
Elle avait beau m’avoir rencontré pour la première fois, la douce infirmière connaissait mon prénom.
***
Aujourd’hui, je passe ma journée à regarder par la fenêtre. Le temps s’incline radieux à Saint-Martin et me salue. Ce jour, je n’irai pas à l’école, même si nous sommes lundi.
Parfois, je saute le mur de l’institut des ursulines un peu plus tôt. A midi, comme tous les jours de la semaine, ils commencent à ranger les invendus. Le boulanger me laisse souvent de quoi me mettre sous la dent. Je me faufile alors entre les étables pour déguster mon déjeuner sur l’herbe avec Benjamin.
Parce qu’à Saint Martin, tous les jours, il y a marché, sauf le lundi, où nous nous régalons d’une soupe et d’un steak, avec une part de gâteau au chocolat en dessert. La Maman de Benjamin m’invite de bon cœur et elle m'accorde que ce gâteau est le meilleur de la patisserie de l’église.
Benjamin ne prendra pas de gâteau, aujourd’hui. Je sens, au loin, mes camarades assis dans la classe, un peu tous abattus par la mauvaise nouvelle du week-end, les uns moins que les autres... Bien qu’il serait capable de manger deux part à lui tout seul, Benjamin est triste de ne plus me voir. Il a perdu son appétit et se lamente plutôt que de se nourrir. Ce jeune ne fera pas de mal à sa ligne. Alors, je n’irai pas à l’école aujourd’hui. Je ne veux pas être le plus funeste des centres d'intérêts.
- N’as tu pas envie de sortir d’ici, Albin ?
C’est Jean, le prêtre. (Ce que j’ai trouvé bizarre, je vous l'ai dit, parce qu’il n’y pas d’église à Saint-Martin, excepté une ruine, il n’existe qu’une vieille chapelle abandonnée.) Lui, il traverse les murs comme un fantôme expérimenté. Moi, je décide par habitudes de passer par la porte. Tant qu’elle est fermée, je ne sors pas.
- Regarde, la saison est exceptionnelle…
Je ne lui retourne qu’une grimace en guise de réponse. Il a raison, le temps est froid et lumineux comme jamais. Je ne sais pas pourquoi je n’éprouve aucune envie de sortir. Jean veux me divertir, je crois qu’il aurait du être comique de scène plutôt que curé.
- Que font les cochons la nuit quand ils dorment ?
Même avec n'importe quoi, il peut vous construire une boussole. Il ne perd jamais le nord. Mais son cerveau à peut-être subit une inversion des pôles. Jean se vet de sa robe de chambre pour venir me voir. Il ne met plus sa soutane depuis qu’il voyage en esprit. Son discours me parait plus que douteux, mais c’est bien ce qu’il m’a dit. Ici, l’habit ne fait pas le fantôme, alors je me méfie. Il présente tout simplement une bonne tête depuis ses soissante balais qui ne ferait pas confiance au père noël même en sachant qu'il n'existe pas. Puisque je n’ai pas d’autres visites, je vais le laisser me distraire…
Personnellement, je me suis désincarné dans un costume qui ne me rappelle rien. Un trois pièce noir, plutôt terne et délavé… A croire que je suis inviter à un enterrement. J'espère que ce n'est pas le mien. Tout compte fait, je me suprends à hésiter... Vais-je retourner dans mon corps, rester entre deux mondes ou m'en aller encore un peu plus loin?
Je me décide à lui répondre pour ne pas le laisser dans le vent de sa question. Je vous rappelle qu’il parlait des cochons, à savoir, ce qu'ils font la nuit quand ils dorment.
- Je ne sais pas. Ils rêvent, comme les chiens ?
Ma réponse se disperse dans les airs, hors de son humour. Je crois que Jean préfère les cochons aux chiens. Il reste perplexe. Les blagues de Jean ne me pousse pas toujours à rire... Le sommeil des cochons ne m’a jamais intéressé au plus haut point, surtout depuis ce matin. Mon cœur n’est pas à la devinette. Je n’éprouve aucune envie de chercher la chute de sa blague.
Par politesse, je fais mine de demander un indice par un hochement de tête. Jean me délivre la plate solution...
- Ils font la même chose que le jour. Ils ronflent !
Je ne comprend pas toujours vite. Pourtant Jean rit comme deux. Il s'épuise dans son esclaffement, semblable à un cochon, raclant son palais mou.
- Rrrrrrrrr !
Je crois que j'avais déjà inventé cette blague à mes cinq ans, puis, j'ai oublié avec le temps à quel point mon esprit était léger à cette époque. Jean se roule déjà en se tordant par terre, plié en seize. Son regard de vieux se concentre dans ses pupilles. Quand il rit, Jean bride ses yeux et en fait jaillir des rayons de soleil. Il représente le genre de vieux que je trouve con mais attachant. Il gagne du terrain et je pince donc le coin des lèvres pour lui montrer ma sympathie, car ce matin, je ne vous le cache pas, je me suis levé du pied gauche.
Jean est heureux en esprit. Il reste toujours aussi barbu, autant qu’il rajeunit. On dirait que Jean a découvert l’existence des trois dimensions uniquement après sa mort. Il est en même temps aux huit coins de la pièce... Heureux et léger, les fantômes ont normalement cet avantage.
Je repense à Maman et à ma console de simulations de vol... Elle n’a pas pensé à apporter mes jeux vidéo, elle a préféré dire du mal de moi. Bien sûre, ressasser ces histoires ne me donne pas bonne mine. Laissons-la me haïr. Je la chasse de mon esprit. Je me suis retourné vers la fenêtre. Le fluide de Jean n’a fait qu’un tour.
- Toi, tu as envie de t’évader…
Il avait tort et raison à la fois.
- Non, je me suis levé un boulet au pied, c’est tout.
Jean est de nouveau plié en seize. Je ne veux pas faire de l’humour, la stricte réalité s'impose, même ailleurs. Il va comprendre ce que veut dire tirer un cadavre. Ma cheville est cadenacée à une chaine, elle-même soudée à une lourde sphère de métal. Je me déplace jusqu’au lit pour m’asseoir à mes cotés. Il me manque le drap blanc et le manoir pour me donner toute l'apparence d'un vrai cliché irlandais.
La boule est lourde et grince au sol à chaque pas. Son poids est relatif à elle aussi, mais ce matin, elle ne me lache plus d'une semelle et je ne supporte plus de la subir en la trainant derrière moi. Voilà ma sombre apparition face à Jean. Bien sûre, c’est un boulet « spécial fantôme», il ne laisse aucune trace sur le carrelage. Mes visiteurs, ne voient ni mon esprit, ni mon boulet. Mon nouvel ami ne lâche pas un souffle car lui il est libre comme l'air à chaque fois qu'il quitte son corps...
- Tu t’en es rendu compte ce matin?
Évidemment, j’opine de la tête. Il s’installe à ma gauche. Je le sens qui cherche… Non plus une blague, un réconfort ou peut-être une explication. Je scrute corps et âme la surprise d’une remarque intéressante. Je suis triste et pendu à ses lèvres...
- Est ce que tu ronfles quand tu dors ?
Pour un prêtre, la remarque n’est pas sérieuse... Je boude sa désinvolture.
- Tu vois bien que non !
Je lui montre mon corps avachis sur le lit. Je suis déçu de son entrée en matière. Il a faillit me comparer à un cochon. Mon cœur a très légèrement varié son rythme végétatif dans mon emportement. Les médecins le relèveront. Les machines l’ont relevé. Je reviendrai... Peut-être, suis-je appelé à y retourner si mon âme accepte...
Non. J'ai décidé depuis vendredi que je n'y reviendrais pas! Je me détourne de Jean et avance vers la fenêtre, indécis. De un, me voilà chaîné; de deux je suis habillé de noir... A quoi bon chercher… J’hésite à lui en dire plus… Après tout, cet homme, qu'il soit prêtre ou maçon, c’est un inconnu.
- Tu n’as pas fait un rêve qui peux t’expliquer ?
Jean s'implique et je m'étonne de l'entendre parler de la science des rêves. Qui aurait pu croire qu'un prêtre attache de l'importance à l'oniromancie.
- Des rêves j’en fait beaucoup, tellement que je les laisse fuir.
Les souvenirs ne font que passer dans mon esprit. J’ai oublié une bonne part de moi afin d’arriver à vivre après ma mort. Je sais que je me cache… De qui, de quoi, je ne sais pas. De moi, c'est certain... Je ne m’en inquiète pas pour autant. Le présent me suffit, l'étude de l'histoire n'a jamais changé son cours. Jean reprend la discussion.
- Tu imagines... Un mois de sortie de corps et je n’ai jamais eu droit au boulet!
- J'atteins peut-être un grade promotionnel ?
Jean agonise depuis presque un mois. Quand il est inconscient, il devient un esprit libre et tellement plus jeune. Je crois que dans son corps, il n’est pas heureux, son corps le fait souffrir. Agoniser à toujours tuer tout le monde, bien que, pas toujours. Moi, je suis tombé dans l'inconscient d’un seul coup. Je suis jaloux.
- Toi, tu regagnes ton corps quand tu veux…
Je ne sais si cette question était un reproche. Je viens de lui répondre très agacé comme une demi affirmation… Il acquiesce. Mon cœur est tiraillé entre le retour et un nouveau départ. Je suis indécis. Tout juste ce qui lui donnerait une bonne raison pour me taquiner. Mais Jean est sympathique pour un vieux. Sans lui, je me sens bien seul.
- Et toi, tu ne dis pas grand chose...
Il est vrai, Jean a raison. Mais je n’ai pas à parler de moi. De un, cela n’intéresse personne. De deux, je dois me taire, pour ma sécurité, personne ne doit entendre parler de -cette clé-. Ni même de celle qui la détient. Motus et bouche cousue. Mon corps est bien trop vulnérable et je ne voudrais pas qu'on l'atteigne. On ne sait quelle idée pourrait la tête de Papa. Surtout en cette période de crise. Qui me dit que je peux prêter ma confiance à Jean ? Si un prêtre est au courant de quoi que ce soit, il n'hésitera pas à le dire à Dieu. Et si Dieu le sait, tôt ou tard, quelqu'un d'autre aura humer le parfum du complot familial. Plutôt mourir d'honneur que de bêtise. Un secret n’est pas souvent digne du premier venu, même du dernier. Une parole n’est pas toujours bien interprétée… Je me tais, je protège -la clé- et son secret, Jean a tout simplement compris que je ne dirais pas un mot. Dieu est une balance.
- J’ai une connaissance qui pourrais peut-être t’intéresser.
Il me gonfle. Où distribuer mes chances pour un avenir hors de cet hôpital ? Comment percer le secret ultime de la mort ? Et comment quitter ce monde et en revenir pour en témoigner, afin que les vivants arrêtent avec tout leur fatras de superstitions ? Même un bon témoin revenu dans le monde réel, ce ferais fusiller tant les humains sont fous. Si on devais jouer au carte, je n'aurais que Jean comme partenaire. Oserais-je laisser mon corps seul, abandonné et sans surveillance ? Puis-je m'en aller, ai-je encore un devoir envers les miens ? Qui sont-ils ? Suis-je donc obligé de m'en rappeler ?
Ça y est, je deviens comme Maman, j'ai oublié la question de Jean parce que j'ai trop hurlé dans ma tête.
- Tu disais Jean ?
Il parlait d'une connaissance qui pourrais peut-être m'intéresser.
- Une blanchisseuse. Une blanchisseuse en chef qui plus est !
Jean est très fier de me l’annoncer. Mais sincèrement je ne vois pas le rapport. En quoi pourrait-elle m’intéresser ?
- Figure toi, qu’elle est « noire »…
Bon d'accord. Je prend ma vie trop au sérieux et si cela continue, je risque de passer à côté de la mort. Le faux cureton avait dit ce dernier mot, noire, comme on parle d’un mystère. Le noir, n'est ce pas ce qui m'a toujours fait peur ? Petit j'exigeais une veilleuse dans ma chambre. Une blanchisseuse noire, mais où va-t-il les chercher ? Cette femme pourrait apparemment m'aider, je mors à l'hameçon alors que Jean change d'idée. Celui-ci n'a qu'un seul credo me dit-il... Celui de ne jamais penser le ventre vide. Dans ce monde, il suffit de dire, à table, pour que devant vous s'étale un buffet majestueux.
Je me tais pour observer les toits depuis l’exceptionnel plongeon sur Saint Martin, la ville de ma vie. Il me propose un croissant pur beurre que j'ai le malheur de refuser parce que je suis ballonné. Notre nourriture n'est pas la vôtre, elle ne nous apporte, ni protéine, ni vitamine mais seulement une notion de plaisir. Car tout ce à quoi nous pensons peut prendre forme devant nous.
Tout à l’heure il y avait une enfant en tutu sur le toit de l’aile ouest. Peut-être y est-elle encore ?
Jean se trouve mis à mal, deux croissants dans la bouche, il pouffe de rire. Ce goinfre voit que je n’adhère plus à rien, il fait tout pour me récupérer car en réalité, oui, en réalité, le pire pour un esprit, ce n'est pas de penser à rien, mais de refuser de penser. Peut-être que je suis en dépression. Je suis fuyant et liquide. J'évite toute interaction avec l'extérieur. Même la meilleur des blagues me passe en dessous du nez, je ne partage plus rien avec personne, ni même moi-même. Je suis suspendu en pensée, mort en quelque sorte, fatigué, tellement fatigué que tout m'indiffère.
Il se passe quelque chose à cette heure, j'en suis certain au point d'en perdre l'appétit qui ne m'avait pourtant jamais quitté. J’ai un pressentiment pesant qui me rappelle quelques brulures à l'estomac dues au stress avant un examen. Comme si j’avais oublié quelque chose d’important.
- Mais nous irons demain… Tu n’as pas l’air dans ton assiette, Albin. Tu es pâle comme un mort, il s'esclaffe.
- J’avais prévu de me promener en ce qui me concerne mais je vais te laisser.
Lise Newton va sans doute changer de nom, Einstein pourquoi pas? Et cela suffit pour conforter mon amnésie. Oublions notre histoire, oublions nous nous-même, faisons en sorte que le monde n'existe pas.
Maman n’a jamais pris le nom de Papa. Elle s’est juste présentée un jour sous le nom de Primo et elle a fait partie des meubles. Ce qui arrangeait bien Papa. Mais Lise Primo, n'a jamais existé. Maman a toujours espéré qu’ils se marient un jour. Quand elle était jeune, elle imaginait tellement la scène, qu’elle croyait la réaliser déjà. Elle en a trop rêvé et elle n'y a pas assez cru pour oser un jour lui faire sa demande. Papa, lui, tant qu'il rentrait à la maison, il n'y pensait pas. Elle pouvait s'appeler Primo, l'histoire Newton n'avait que peu d'importance.
Chez moi c'est l'hôpital maintenant, mais, cela lui permettra peut-être d’oublier ces moulins à vents, mes parents n'ont malheureusement plus d'enfants pour s'attacher aux combats idéalistes. Ils sont aujourd'hui seuls face à eux-même, et comme par hasard, ils se sont séparé dans ma chambre d'hôpital, en ignorant ma présence. Pas étonnant que je reste dans le coma. Il ont signé un accord commun, tacite, implicite, sans fuite.
Je songe à toute l'histoire du monde, sauf à ce que me dit Jean. Finalement, il ne sait pas comment je suis arrivé ici. Jean ne me connais pas non plus.
- A plus, Albin ! Et n’oublie pas tes prières…
Jean fait mine de s’en aller. Je dois penser à cette enfant que je vois chaque nuit danser sous la lune depuis mon entrée aux urgences. Je ne connaît pas son nom mais elle joue avec un cerceau sur les toits de l’hôpital. Je pense à elle et voilà qu’elle apparaît soudainement sous mes yeux. Elle est mignonne à croquer cette gamine... Avoir l’air bête n'empêche pas d'être mignonne. C’est le deuxième esprit après Jean, qui est venu me faire un signe spontanément. La petite fille, de sept à huit an s’amuse en me narguant depuis trois jours maintenant. Car il est facile, pour elle, de bouger, elle n’a pas de boulet au pied. Depuis la première nuit déjà, je la nomme « la petite fille au cerceau ».
- Tu connais « la petite fille au cerceau », Jean ?
Jean n’est plus dans la pièce. Je ne lui ai même pas dit au revoir...
***
L’hôpital Saint-Martin se dessine en forme de « L » imposant. Il se perche plus haut que le reste de la cité. Comme s’il voulait cacher l’usine, en amont de la ville. Devant lui, s’étale une jeune bourgade moderne sans cesse en construction. Il n’existe plus aucune saison sans grue ou bulldozer depuis sa naissance car elle est jeune de deux ans à peine. Née sous un gisement de gaz, elle devient la petite capitale mondiale du gaz hilarant ! Le monde entier nous en commande, plus tard je serai le premier distributeur au monde de ce gaz unique. Une variante, jusque là, encore inconnue, fleuron de la ville et qui nous a aidé à prospérer, nous, la famille et les habitants de Saint Martin. Dix ans de travaux pour que démarre son expansion. Le gaz hilarant fait des émules. Une décennie s'est écoulée avant que la population s'installe.
Ma chambre est située dans l’aile Est de l’institut savant, tout comme celle de Jean. La mienne porte le numéro 308, Maman est au courant, elle est déjà venue. Mais ne croyez pas qu’elle va revenir.
Il est 1h et mon costume s’efface. Je ne comprends pas encore les lois de ce monde. Pourquoi avais-je un costume, pourquoi disparait-il? Un complet noir, version classique. Tous mes vêtements s'évaporent et me voilà nu dans ma chambre. J’ai l’intuition d’avoir loupé quelque chose d’important cette après-midi. Plus de veston, plus de pantalon, plus de chemise. A poil mais chaussé, encore aux pieds les chaussures m’inspirent. Apparemment, j’obtiens le droit de les garder car elles restent à mes pieds. Tant mieux pour moi car j’aime bien ses mocassins. Conçu en cuir de crocodile blanc, voici un fin travail d’artisans. Je me demande comment ils ont pu chasser un crocodile albinos. Son existence suppose certainement d’être trop rare.
Les mocassins sont restés à mes pieds pour accompagner un jean d’un bleu plus commun qui remplace mon allure funèbre. J'ai passé la robe de chambre sur mes épaules pour me mettre dans les conditions du lieu. Je n’ai pas compris ce qui vient de se passer... Cet habillage automatique, sans doute est-ce une folie du monde fantomatique. Je saisirai plus tard...
Je m’observe. Je suis tout allongé. Goutte à goutte, je suis nourris, patient comme une plante de 17 ans. Il est 17h, mon couloir d’hôpital s'éteint peu à peu. Le jour décline et les couleurs du ciel se vantent du peintre qui s'applique dans son atelier. Mes cheveux transpirent la couleur noir, le nez fin, je dors. Je tourne autour de moi et j’ose m’admirer pour la première fois. Si mes paupières étaient levées, vous verriez ce que veut dire le vert dans mes yeux ! Ils font semblant d'être gris. Je suis pâle mais tellement présent dans ma peau. Il y a du rose là où j’ai froid, mes vaisseaux sanguins nuancent aux extrémités mon teint hivernal. Timides et constants, ils apportent par vagues la chaleur nécessaire à mes organes des sens hibernants.
Trêve
de poésie, je vois « la petite fille au cerceau » ! La gamine, avec sa petite
tête blonde en forme de poire, son visage se caricature par des joues gonflées
et rondes comme celle de tous les jeunes enfants... Sept ans à mon avis et
ronde de tête. Quand Jean est partis, je la voyais déjà. J’espère qu’il la
verra aussi, depuis sa chambre, afin de lui en toucher deux mots. Qui est-elle
? Depuis ma chute dans le coma, je dois avoir contracté une timidité aigüe du
discours car j'éprouve des difficultés à parler de moi. Plus j'y pense, plus je
m'enferme. Sans même savoir si il y a quelque chose à en dire. Vivement la télépathie parfaite, du cœur à la
tête !
Et je pense beaucoup… Je pense trop. Jean, il ne pense pas. Tu reçois le signal de son esprit, comme tu te branches sur une station radio. Mais, lui, c’est « radio silence », à ses côtés, tu es interpellé par le calme de sa pensée, malheureusement la qualité du silence n'est jamais considérée par l'audiométrie, dans le commerce des ondes. Il m'a dit que certains esprits, transportent dans leur tête un brouhaha semblable à l'approche d'une autoroute ou d'une piste de décollage, comme si ils aspiraient un terrible vrombissement d'avion pour enfin comprendre l'essentiel.
Il loge à cinq mur de moi d’après ce qu’il m’a confié. Ce dont j’ai peur c’est qu’il puisse lire dans mes pensées. Alors, si je pense comme un long courrier qui s'envole, je devrais être capable de brouiller les pistes...
La fillette a exécuté à ma vue ses plus belles figures depuis le toit du bâtiment. Collants d’appoint, et tutu blanc, son allure est acrobatique. Elle connaissait des enchaînements de premier ordre. Elle a dansé sur ce toit jusqu’au couché du soleil, le nez pointé vers le couchant. Une tête blonde déambulait, funambule, sur les toitures en tuiles rouges, à lancer son cerceau en l’air. Il y bondissait telle une étoile blanche dans les derniers rayons, une filante, éprise de danses et de rires.
- Danses, jeune fille !
Rien qu’à la voir s’amuser, je me réjouissais avec elle. Elle lance. Je l’encourageais et cela me distrayait. Un pas, puis deux, la roue et sans fixer l’objet, saisie de la main, retour à l’attitude. Elle jouait avec les formes de la gymnastique sportive. Âgée de sept à huit ans, je tire mon chapeau. Parce que je porte aussi un chapeau, lui non plus n’a pas disparu. Cela ne paraissait pas dangereux pour un esprit de sa taille. Même si une tuile venait à tomber, ce serait la faute de la gravité, pas la sienne.
« La petite fille au cerceau » s'exerce à passer à travers son jouet comme on saute à la corde. Celui-ci tourne autour d’elle, sous ses pieds jusqu’au dessus de sa tête. Elle lance une marche à répétions de ce mouvement jusqu’à la pointe de l’aile ouest. Ses petits pieds fous sursautent à chaque arrivée du cerceau vers le bas. Elle voit que je l’observe. Elle se retourne et me fait un clin d’œil. Je ne sais pas comment je l’ai vu, elle était trop éloignée pour le percevoir d'un œil humain. L’œil de l’esprit n’est pas semblable à celui du corps. Il voit plus loin.
A l’instant, je ressens le besoin de l’empêcher d'exécuter ce qu’elle va faire. Elle tiens son cerceau, à bout de bras, parallèle au vide, sur la pointe de l’immeuble. Le lâchant « la petite fille au cerceau » lance sa jambe pour sauter d’un pas, droite comme un piquet. Elle disparaît dans l’angle mort à la suite de son cerceau. Elle chute et je ne la vois plus.
- Elle est folle !
Je
la qualifie d’irresponsable sans quitter ma chambre, le nez à moitié dans la
vitre. Je sens le froid du dehors rentrer dans mes narines et je recule à un
mètre de la fenêtre.
Tout est si différent maintenant...
Les
lois de la physique, pour les esprits, ne sont pas identiques de celles qui
régissent les corps. Je ne m’y accommode pas. Si eux, s’envolent et sautent
dans le vide je dois m’afficher capable des mêmes performances. Je dois pouvoir
traverser un mur, moi aussi. Pourquoi n’ai-je pas encore traversé de mur ? Je
décide de réfléchir et je m’allonge à mes cotés, ceux d'Albin, mon corps
ensommeillé.
- Où nous en sommes maintenant copain ?
J'ai l'impression de parler à mon frère mais je n'ai jamais eu à goûter le loisir de ce lien. Je ne me relance pas et la discussion n’avance plus évidement. Je n’appartient plus aux hommes, même plus à ma chair. Mon esprit poursuit des idées, mon corps se repose. Il ne m’appartient plus non plus. Je voudrais m’interroger. Pour la première fois de ma vie, je m’espionne de l’extérieur. La chance de me voir comme je suis, me raconte enfin, et sans scrupules, que dormir est mon passe temps favoris.
- Albin, dis moi comment tu te sens aujourd’hui ?
Mon
âme doit ressembler à un coffre secret que j’ai enterré dans ma mémoire depuis
le départ de Papa. Comme tout le monde. Sous son ordre, je préservais la clé
aujourd'hui volée par Maman... Ce coffre qu’il m’a donné, son héritage. Comme
tout le monde. Quand mon interlocuteur ne mérite pas d’y jeter un œil, je ne
l’ouvre pas. Comme tout le monde. D'ailleurs, je sais qu'il est là, je le
couve, secrètement, dans la chapelle abandonnée. Un coffre qui contient le secret
de la richesse, rend les gens envieux, alors je ne le montre à personne. Comme
tout le monde. J’ajuste depuis trop longtemps ma démarche afin de ne pas
attirer les regards. Comme tout le monde. Ce sont les joyaux de mon âme qui me
rendent prudents. Des sentiments, comme personne n'en a jamais possédés. J'ai
volé ces joyaux avec Papa, je suis son complice. Et cet or, illimité, restera
caché. Meurtrier, meurtrier, meurtrier... Ensemble, Papa et moi avons
cloisonnés les sentiments des gens de Saint-Martin.
Hélas,
l’argent, toujours l'argent. Helas,
l'argent est illimité. Imaginez un compte en banque qui ne se vide jamais, il
annonce de lui-même, la mort du capitalisme. Et bien j'en suis l'héritier. Il
inspire le décès des banques, et la fin d'un monde se déploie chassant des
têtes comme des diamants quitte à leur arracher les yeux. Je peux tout arrêter.
Attristé, je me déçoit de ne pas pouvoir le partager, non seulement par fatigue
mais par défaite. Imaginez le nombre d'ennemi, je ferais du monde mon jardin,
distribuant à ma guise et à qui de droit. Pas digne d’être riche. D’ailleurs
personne ne connait la dignité tant que le monde ne l'incarne pas. Le fer,
encore l’enfer de l’enfermement; et pour l'or, d'ors et déjà l'or qui dort est
mort. Ce ne sont que des ronds creux comme la monnaie unique de Saint-Martin.
Tant pis, nous apprécierons l'hilarité et le monde avec nous. Oublions tout.
Me rappeler de mon histoire me donne le mal de mer. J'apprécie explorer depuis ce balcon, la fin des frontières de l'espace et du temps. Comme si je pouvais arrêter le monde et le recommencer. Hélas à l'instar de ma mère, je repasse l'éternel présent comme un passé immuable sans l'avenir. Il y a un an, j’aurais pu jeter -la clé- de son sale coffre, et pourtant providentiel, dans la fontaine des vœux. Le coma m'empêche d'être responsable de la fin du monde. Papa aurait été furieux que je m'en débarrasse ! Je regrette de ne pas m'en être acquitté, peut-être que ce boulet ne se serait pas accroché à ma cheville.
A la place de -la clé-, j’ai préféré me séparer d'un de ses ronds de fer symbolique, de ceux qui ne me quittent jamais. Ceux que Papa me donne souvent, la monnaie frappée de Saint-Martin. Une pièce creuse, depuis que je suis petit, je regarde le monde à travers...
***
Je ne rougissais pas de honte mais d’essoufflement. J’avais les mains pleines de terre car je venais d’enterrer le coffre avec mon patriarche, sans voir vraiment ce qu'il contenait : le cœur symbolique d'une vierge. En l'effaçant de mon esprit, comme s'il existait des pensées javel, j'aurais retrouvé la paix mais je n'ai jamais réussis.
- Ne pas t'y intéresser, tu n'en est pas encore capable.
Papa venait de partir pour de bon, sur cette bonne parole, en sachant qu’un jour je le retrouverais. Parfois, je regarde en arrière et je pense à cette vierge. Symbole du crime parfais contre les hommes. Aujourd’hui, je réalise que ce jour, fut aussi celui d’une belle rencontre. Une autre vierge, qui s'est offerte à moi, non à mon père.
Je pleurais auprès de la fontaine des vœux. Zoé souhaitait m’aider à briser la clé, bien peu intéressée par son mystère. J’étais triste ce jour là, plus qu’un autre jour. Rien d'étonnant, nous avions enfermé une force soit disant maléfique dans un coffre. Le cœur d'une vierge. Une richesse infinie. Papa m'avais obligé de creuser toute l'après-midi, seul en me regardant. Je voulais en finir avec cet affreux complot, détruire cette clé c’était détruire l’affreux secret, le secret de la richesse. Je l’avais déjà enterré dans la chapelle de Saint-Martin, une vieille battisse en ruine et maudite sous l'ordre de Papa. Car Papa a refusé tout nouvel essor de la religion à Saint-Martin. Les gens du patrimoine n'ont jamais pu restaurer l'édifice malgré de multiples demandes. Ce qui aurait favoriser le tourisme.
- La religion, c'est l'opium du peuple !
Disait le vendeur de gaz hilarant. Mon trésor y est resté, bien enfouis, personne n’était au courant. Pas même Zoé, je ne voulait pas mettre en danger une seconde femme.
Je la frappais entre deux pierres, -la clé-, avant que la jeune demoiselle ne m'interpelle. Le fer ne bougeait pas, mais certaines parties furent éraflées. Mes mains étaient plus abimées que cette malheureuse clé ne l’était. J’étais rouge, transpirant, coléreux et égorgé de pleurs, cela n’avait pas empêcher Zoé Clerc de m’adresser la parole. Légère, joyeuse, docile en apparence. Double sens : les apparences font du bien.
J’ignore si elle avait su pour Papa, le patron enfermé dans sa tour. Elle avait du entendre son discours, ce qui avait dissipé toute méfiance, le lendemain du grand feu. Je ne veux pas m'en rappeler, pas le grand feu. On oublie tout. Plus tard, j'en parlerai. Depuis il fait toujours le même discours « le jour de la fête de Saint-Martin ».
- Tu as l’air bizarre… Je peux t’aider ?
Un cristal qui chante, le son de sa voix vibre harmonieusement... Je sais, on ne le dit jamais, car cela fait peur, cela peut le briser, mais à l'instant même, je l'ai aimée. Alors, je n'ai rien dit.
Il n’était pas question que je partage mon magot, je voulais bien le détruire. Le partager ? Jamais ! Une telle épée de Damoclès, mon héritage, ne devait pas menacer plus d'une seule vie. La mienne. Je me suis empressé d'être possessif. Instint de survie. Il me fallait impérativement lui faire oublier cette clé. De surcroit, m'oublier moi-même. Mon envie de connaitre Zoé allait m'aider à m'évader de cette bourbe...
Je ne m'attendait pourtant pas à la voir. Je fut étonné et suffoquait un temps, en essayant de récupérer mes pleurs. Oui, mon souffle crépitait et fumait sur la braise humide. Mais plus haut, le long de ma nuque, j’ai eu chaud, dès son approche. J’ai inspiré, j’ai expiré et amadoué mon souffle… Je me serait élancé dans ses bras si nous étions dans un monde parfait. Mais une telle spontanéité n'appartient qu'aux enfants, les adultes ne naissent pas dans les choux, mais dans la rigidité du savoir vivre, comme si vivre était un savoir.
J’étais tellement triste depuis le départ de Papa. A qui parler, à qui confier. Personne. Je rêvais d’être consolé par quelqu’un d’heureux. Zoé était toute prête à rayonner pour moi.
Il valait certainement mieux de d’abord cacher cette clé. J’ai marché vers l’étang, cette fontaine du parc communal. Je me suis éloigné d’elle. Zoé n’était pas vexée que je lui tourne le dos sans lui répondre poliment. J’étais pourtant ravis qu’elle soit là, cependant agacé à l'idée même de devoir lui parler du coffre.
Finalement nous n’avons même pas abordé le sujet. Elle est restée où elle était. Moi, j’ai fixé mes larmes en pierre. Zoé méritait de voir mes yeux secs, le vert qui dit j'espère et le gris qui amincit le regard. Je méditais en tailleur, face à l’eau. Spontanée, elle me tend :
- Tu es ravissant comme garçon, tu es
le plus ravissant !
- A bon?
Elle
a du crier pour la distance. Ce qu’elle disait demeurait stupide dans l’air.
Cela reflue dans mon souvenir comme une exclamation trop sincère pour l’heure
mais tellement chaleureuse. Etonnement, une part de moi l’appréciait alors que
l’autre en fut vexée. J'ai sourit sincèrement. Zoé me connaissait à l’école,
aucunement au parc communal. Elle n’était jamais venu courir à mes cotés, dans
le bois. Comment dire…? Courir, jusqu’à en perdre haleine et défier la forêt !
Courir jusqu’au dernier souffle pour muer la tristesse en dignité. Courir et
hurler. Hurler aux arbres, la haine que l’on éprouve rien qu'en venant au monde
! Hurler pour naitre, courir pour revenir, finalement toujours amer mais un peu
plus fatigué qu’énervé.
Zoé s’est approchée sans que je l’entende, je me sentais obligé de lui répondre. Son ravissement n’était pas le mien, mais mon seul désir était d’y prendre part. Là, je ne me mettais pas à parler pour défendre mon honneur. Je n’avais plus d’honneur. Papa l’avais tué en me rendant responsable du monde entier. Y a-t-il un quelconque honneur à annoncer la fin du monde. Moi, j’avais réussis à tuer l’honneur pour préserver l’espoir. Partir et dire que c'est honorable, pour un père, quelle lâcheté ! Il ne m'a même pas félicité, alors que moi, j'ai eu le courage de rester. J’arrachai la fatalité de mon cerveau pour ne pas qu’elle s’inquiète. J’allais lui raconter l’espoir. Il suffisait de lui répondre par un fait d’actualité. Le discours que Papa reservait chaque fois, « le jour de la fête de Saint-Martin ».
- Un jour, dans la ville de Saint
Martin, l’usine de gaz n’a pas tourné.
- Pourquoi ça ?
De la voir très intéressée, je continuais. Je connaissait trop bien l'histoire.
- Parce que les travailleurs lancèrent la grève.
- Et alors ?
- Cela n’a duré qu’un jour !
- Dis moi pourquoi ?
- Parce qu’à Saint-Martin les drames ne durent qu’un jour.
Papa
voulait consoler, apaiser c'est souvent mentir. Cela n'a pas de saveur, ni dans
sa bouche, ni même dans le fond… Les mensonge ont le goût de l'amertume.
Pourquoi ai-je répété cette ignominie, parce qu'elle apaise dit-on. La ville de
Saint Martin écoute sous sa botte, le patriarche, chef des usines où les grèves
ne durent qu’un jour.
- Je ne suis pas de Saint-Martin et
chez moi, les drames n’existent pas…
Zoé
jouait d'une répartie aussi simple que le jour qui se lève. J’imaginais qu’elle
comprenait que j’allais m’en remettre. Mais quoi penser de ce qu'elle avait
laissé s'échapper entre ses lèvres. Rien. Elle était seulement meilleure que
moi. Raison de plus pour ne pas l’inquiéter à propos du trésor. Etre riche n’a
rien de confortable, il faut ruser. Surtout que la triste clé se fasse oublier
dans le fond de ma poche...
Zoé était debout, à mes cotés, à suivre le vol d’un canard, elle me subjuguait vue d’en bas. Une fille qui ose encore mettre des robes, c'est rare. La fin de l’été tombait, j'allais me relever. Zoé voulait profiter des dernières caresses du vent chaud, pas directement des miennes. Ma tête était à la hauteur de ses cuisses, le pan de sa robe alla me fermer les yeux. Elle s’est accroupie en rassemblant l’étoffe légère sur elle-même. Zoé me regardait vivement.
- Confiance !
Comment osait-elle me conseiller ? Une campagnarde comme elle ! Malgré tout gentille... Je lui réponds alors :
- Ne t’inquiète pas…
Je n’ai jamais aussi peu vécu mes mots. Je me désintégrais… Je ne voulais pas de pitié, ni de compassion. Ceci me rappelle qu’il est très étrange d’aimer un instant qui vous met mal à l’aise.
- Zoé Clerc, timide assumée !
Elle s'est présentée.
- Albin Primo, héritier blasé...
Je devais m’incliner devant son effort. Zoé rougît. J’ai tourné la tête, après lui avoir volé son sourire. Elle ne savait pas quoi inventer de plus pour me consoler. C'était déjà pas mal. Regardant ailleurs, elle soupira de bon cœur, comme si son battement devait ralentir, sa respiration gonflait sa menue poitrine entre son corps et ses cuisses. Voilà ce qui m'a attiré chez elle, sa patiente présence. Depuis qu'elle était là, je n'aspirais qu'à elle. Zoé Clerc mesurait encore la distance, mon corps, lui, n'y comptait déjà plus... Il ne me restait plus qu’à lui parler, la flâtter :
- Toi aussi, tu es ravissante.
Dessus
ses pommettes roses, j’élucidai dans la brillance d’un reflet miroiter dans son
regard, un murmure que son âme me soufflait: si je voulais de son écoute, je
pouvais me confier… Je n'avais rien à dire, tout à faire... Je saisissai alors
la plus délicate main du monde. Une main aux proportions de rêves. Une légère
pression au poignet quand elle a voulu se la libérer, la retenir un quart
d’instant, pour que nos yeux se croisent encore. Il ne me restait qu’à tenter
une approche.
- T'aime le fromage ?
Je
préfère l'abordage dérisoire. Il ne m'arrivait que les pires idée du monde, je
le lui ai dit, elle a sourit.
- Oui, pas à tout heures.
- Et ta sœur, elle aime le fromage ?
Là, elle rigolait sincèrement.
- J'ai pas de sœur.
Zoé Clerc était décorée de motifs de plage, imprimé sur le tissu de sa robe : original et dépassé étaient des termes qui se mariaient à son allure. Elle ajouta après s'être empêchée de rire...
- Tu as quitté la classe plus tôt ? A
dix heure, t'était partis.
- Oui
- Pourquoi ?
- Mon père... Heu... Je ne me sentais pas bien…
Les silences ne convenaient pas à Zoé, alors elle les combla.
- J’habite au cloître des ursulines. A l’ancien couvent, il y a une aile réservée aux internes. Je suis contente de revenir. Mes parents ont bien faillit ne pas joindre les deux bouts cette année ! J’ai eu de la chance finalement.
- Pourquoi?
- Tu le demande encore ?
- Oui.
- Tu ne m’aurais pas connue…
Nous
n’étions pas dans la même section l’année précédente. A l’inverse, nous y
sommes pour celle qui s’annonce si différente. Cet été, je suis allé la voir où
elle habitait… En campagne, chez ses parents. Nous savions depuis juin que nous
rentrerions dans la même classe.
Zoé ne pose plus le pied dans cet hôpital et voilà ma plus grande désillusion depuis la chutte. Je ne peux toujours pas accepter qu'elle ne me donne aucune nouvelle. Son absence pèse plus lourd que le reste de mon histoire. Aucune visite depuis l’accident. Alors ma complice de ce soir, ma compagne criminelle, était présente la nuit du drame. C'était notre nuit. La nuit où elle m'a donné sa virginité. Pourtant, elle ne vient pas, ou elle s'est trouvé un nouvel ami. Si je reviens, c'est pour elle.
***
Mon corps se fait masser, je fond dans le matelas. Un homme en blanc vient mettre en mouvement mes membres physique. Je ne l’aime pas cet aide soignant, il s’appelle Max. Il a de drôles d’idées dans la tête. Mon corps prend pourtant l’air d’apprécier ses massages. Ici, je me branche aux grincements des ressorts pour me distraire. Cela ne dure pas plus qu’un petit quart d’heure de tensions et de flexions.
Il vient à peine de fermer la porte de la chambre 308, la mienne, et je plonge à nouveau dans mon souvenir comme dans un livre ouvert. Je me revois avec Zoé au bord de la fontaine des vœux ; nom merveilleux de la marre communale. Rousse comme une terre de feu, dans un autre temps, Zoé aurait été brûlée vive, ne serait-ce que pour le soupçon... Elle inspire des allures qu’on ne prête plus aujourd’hui. La croyance à Saint Martin ne s’arrête pas aux superstitions, mais aux discours. Synonyme de rumeurs. Et sur son compte, aucune n’a jamais vraiment percé, toutes sans doute, trop farfelues.
Une sorcière ne s’habille pas en robe de plage. Zoé a d’ailleurs le mérite d’être discrète sans passer inaperçue quand elle se présente.
- Je sais, ça pue…
- Quoi donc ?
- Les roux.
- Mais non...
- Si, je t’assure ! En été plus qu’en hiver.
Je ne réagissais pas et elle a trouvé bon de perfectionner sa dérision.
- Quand ils font du sport, leur peau rejette une molécule de transpiration.
Cette molécule dégage une odeur puissante qui, séchant, s’accroche à la peau.
Le parfum d’une rousse en sueur a le pouvoir d’éloigner les parasites.
Tu le savais ?…
Cette dernière question fut très moyennement naïve.
- Je ne vois pas le rapport.
- C’est très simple, vu ma course pour te rattraper, d’autant plus que tu n’as pas fuis, à plus d’un mètre… Je sens que tu te méfies de moi, mais ; j’en conclu, que tu n’es pas un parasite…
Elle
ruisselait effectivement de transpiration, mais pas autant que l’annonçait la
légende. En d’autres moments j’aurais été plus avenant. Personne ne me versa
autant d’attention aussi banales dans le seul but de me distraire, il fallait
que ce soit une étrangère. Je ne savais pas sur quel pied danser alors je
répliquai bêtement.
- Mon odorat n’est pas très développé…
Sur
cette phrase non plus je n’étais pas très convaincu. J'en avais marre d'être
aussi nul avec elle, j'aurais voulu l'emporter plus loin. J’aurais même voulu
la rafraîchir et la lancer dans l'eau mais j'aurais risqué de lui déplaire.
Tant pis, je lui ai quand même jeté un peu d'eau. Elle s’échauffait.